le mémoire de recherche professionnelle
le doute et la recherche
Je vous livre un article éclairant sur la notion de doute dans la recherche scientifique. Malgré son ancrage, cet article émet des résonnances avec votre démarche de recherche en design. J'y ai surligné les passages opportuns.
Doute et recherche scientifique
(Institut de France), 2010
Discours de Anne Fagot-Largeault, délégué de l'Académie des sciences
Lire l'article en ligne ou
Consulter l'article surligné
1. « il faut douter mais ne point être sceptique » (Claude Bernard)
La philosophie inhérente à la recherche scientifique n’est pas une philosophie sceptique au sens radical du terme. Elle repose sur la confiance dans la possibilité de connaître toujours mieux le monde dans lequel nous vivons. Le connaître non seulement pour le plaisir de l’émerveillement, mais pour agir mieux, en fonction de connaissances qui s’améliorent. Le sceptique ne croit pas à la science, disait Cl. Bernard, il croit à lui-même; il juge que tout est opinion, et que toutes les opinions se valent. Le douteur, continue Cl. Bernard, est le vrai savant ; il doute de lui-même et de ses interprétations, mais il croit à la science. Cl. Bernard se réfère explicitement à Descartes, qui part d’un doute universel pour arriver à des connaissances indubitables, et qui soient utiles à la vie, comme il le dit dans le Discours de la méthode. Descartes s’en explique fort bien quand il conte qu’il a pris conscience d’avoir dans la tête un fatras d’opinions, et d’avoir essayé de déraciner de son esprit toutes les erreurs qui s’y étaient pu glisser : Non que j’imitasse pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter et affectent d’être toujours irrésolus, car, au contraire, tout mon dessein ne tendait qu’à m’assurer et à rejeter la terre mouvante et le sable pour trouver le roc ou l’argile. Le doute de Descartes est un doute méthodologique, c’est-à-dire un moyen de dégager des vérités qui résistent au doute, des vérités certaines. Cl. Bernard, ayant salué Descartes, conclut par une sorte de devise du savant : il faut douter mais ne point être sceptique.
Objection : lorsqu’en 2009 est paru dans Science un papier d’une équipe qui affirmait avoir des données suggérant que le syndrome de fatigue chronique pourrait être dû à un rétrovirus, d’autres équipes se sont lancées sur cette piste sans parvenir à confirmer le lien : fatigue chronique / virus. La revue Science publie alors, en mai 2010, des commentaires montrant que beaucoup de chercheurs restent sceptiques. En juin 2010 le bruit court sur le web que des chercheurs d’une agence publique américaine réputée sérieuse s’apprête à publier un article qui confirme le lien. Aussitôt des malades atteints du syndrome se précipitent sur les médicaments anti-rétroviraux. Et du côté des chercheurs ? Il se révèle qu’une autre agence publique sérieuse va publier des données qui contredisent les premières. La publication des deux articles est suspendue. Rester sceptique, ici, c’est suspendre son jugement (une expression employée par Descartes), en attendant de trouver quelque chose de mieux assuré. Cette attitude (rationnelle) n’est pas l’apanage exclusif des savants. L’association des Sceptiques du Québec, qui se donne pour objectif d’améliorer l’esprit critique de ses membres, et d’accroître leur liberté de jugement devant des publicités éventuellement mensongères, précise que son scepticisme n’est pas dogmatique, qu’il ne s’agit pas de douter pour le plaisir de douter, que c’est une méthode pour s’assurer que nos croyances sont raisonnablement justifiées par des faits observables, quantifiables et reproductibles ; et ils ajoutent : notre démarche s’inspire de la méthode scientifique.
Le rapprochement entre « douter » et « rester sceptique devant » met en évidence le caractère suspensif du doute, exprimé par la locution populaire « dans le doute, abstiens-toi ». La différence entre scepticisme dogmatique et doute scientifique est que le sceptique s’installe dans le doute, tandis que pour le scientifique le doute est temporaire, c’est la suspension qui évite de juger trop vite et à tort, c’est une épreuve à traverser.
2. L’épreuve du doute.
Le monde de la recherche est un espace de liberté intellectuelle, où toutes les idées, conjectures, hypothèses, même les plus farfelues, ont droit de cité, à condition que, au cas où elles seraient fausses, elles soient réfutables. Comme l’a bien exprimé Karl Popper, les conjectures irréfutables sont exclues : là est la ligne de démarcation entre hypothèses scientifiques et non-scientifiques. Les conjectures sont… conjecturales, les hypothèses sont hypothétiques, les idées émises, tant qu’elles restent à l'état d’idées, sont des propositions à mettre à l’essai. L’ingéniosité du chercheur sera de créer un dispositif expérimental, un plan d’expérience, une manière de poser le problème, susceptible de mettre l’idée en échec. Si l’idée est fausse, elle s’effondrera et sera éliminée. On peut décrire - on a analysé - le processus de recherche comme effectuant un tri des hypothèses par confrontation au réel factuel. Mais vous les construisez, vos faits, ont dit quelques sociologues, reprenant une thèse déjà énoncée par de grands savants (la thèse dite de Duhem-Quine). Certes, mais la communauté scientifique ne se contente pas d’un seul résultat et d’une seule expérience, elle tient compte de ce que d’autres équipes indépendantes de la première retrouvent (ou non) des résultats qui concordent avec le résultat initial. Les hypothèses qui survivent durablement à l’épreuve acquièrent un pouvoir prédictif et sont considérées comme largement corroborées. Mais le caractère limité des observations ou expérimentations sur lesquelles sont appuyées les généralisations scientifiques fait qu’il est très rare qu’une vérité scientifique puisse être dite absolument, apodictiquement prouvée vraie. Dépendant d’un contexte scientifique évolutif, même une solide vérité scientifique, une « loi de la nature », peut se trouver relativisée dans un contexte plus large. Il reste toujours l’ombre d’un doute. C’est si vrai que les scientifiques se méfient des théories qui s’installent et perdurent, et finissent par passer pour des évidences. Cl. Bernard reproche aux « systèmes d’instaurer un esclavage intellectuel ». Un congrès scientifique international affichait naguère : Challenge the dogmas. Contestez les dogmes ! Ainsi le dogme de la biologie moléculaire (« un gène, une protéine »), qui fut une hypothèse féconde et largement corroborée par les observations, a fini par être contesté, puis destitué de son autorité prétendue de vérité universelle. Et dans les manuels de biologie on ne parle plus aujourd’hui des « lois de Mendel », mais des expériences de Mendel, qui ont dégagé des régularités (approximatives) caractéristiques des vivants terrestres.
Un aspect du travail scientifique est donc de réduire la part du doute ou de le circonscrire. Lorsque Doll & Peto en 1981 s’attaquent à la question de savoir si certains cancers sont évitables, ils déclarent que : si la part évitable du risque de cancer se mesure à la différence d’incidence entre régions du globe, on peut affirmer que pour plusieurs types de cancer il existe une fraction évitable. Le plus souvent, on ignore tout des facteurs qui influent sur le risque, on ne sait donc pas comment réduire le risque. Mais pour le cancer broncho-pulmonaire, disent-ils, il n’y a pratiquement plus de doute. Depuis de nombreuses années on soupçonne que le tabagisme peut expliquer l’énorme montée en fréquence du cancer broncho-pulmonaire. Cette hypothèse était jusque là en concurrence avec d’autres. Cette fois, sur la base des données factuelles dont on dispose, on peut affirmer que si personne ne fume, neuf cancers broncho-pulmonaires sur dix seront évités. Cela ne signifie, ni que tous les fumeurs vont faire un cancer, ni que la fumée du tabac est la seule cause du cancer. Cela signifie que le tabagisme est le facteur qui influe le plus fortement sur le risque. L’évolution de l’épidémie dans les années suivantes a splendidement confirmé la prédiction des statisticiens ; sublata causa, tollitur effectus - quand on supprime la cause, l’effet disparaît.
Pourtant certains ont continué à douter, utilisant le doute comme une arme. Un livre récent intitulé Les semeurs de doute (The Merchants of Doubt) s’attache à montrer comment, au cours du 20e siècle, des scientifiques éminents, statisticiens et fumeurs, et rétribués par l’industrie du tabac, ont obstinément nié les méfaits du tabagisme. Et il ne s’agit pas que du tabac. Il s’est trouvé au 20e siècle des scientifiques pour nier les méfaits des pesticides, il s’en est trouvé pour nier les risques du nucléaire, des chlorofluorocarbones, de l’amiante, du réchauffement climatique.
Les motivations affichées sont souvent idéologiques : défense du libre marché, anti-communisme (1) , et moins visible mais très efficace, on trouve à l’arrière-plan des enjeux industriels et financiers considérables. On sait comment l’industrie du tabac, le lobby de l’amiante, etc, ont œuvré pour que rien ne change. L’argument asséné est toujours le même : il reste un doute, il y a incertitude, le lien entre l’amiante et le cancer de la plèvre n’est que probabiliste. C’est trop facile ! L’argument est imparable : c’est vrai, il y a toujours une marge d’incertitude. Une science honnête ne nie pas l’incertitude. Elle ne se complaît pas non plus dans le scepticisme. Elle s’efforce d’identifier, mesurer, évaluer, les risques. Elle ne les dissimule pas.
(1) . Aux US dans les années 1980 les environnementalistes étaient appelés « watermelons » - vert à l’extérieur, rouge à l’intérieur… (Oreskes & Conway, in : Nature, 10 June 2010, 465 : 686-687).
Références
- Bernard Claude, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, 1865.
- Descartes René, Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, 1737 ; Méditations métaphysiques, 1641, tr. fr. 1647.
- Doll Richard & Peto Richard, The Causes of Cancer. Quantitative Estimates of Avoidable Risks of Cancer in the United States Today, Oxford University Press, 1981.
- Oreskes Naomi & Conway Erik M., Merchants of Doubt. How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming, New York : Bloomsbury Press, 2010.
- Popper Karl R., 'Facts, standards and truth : a further criticism of relativism' (1961), first addendum to vol. 2, in : The Open Society and its Enemies, Princeton paperback printing, 1971.
- Stern Review, The Economics of Climate Change, 2006, en 6 parties et 27 chapitres, online.